LE RIRE ET LE COUTEAU – un long mic-mac

Un film de Pedro Pinho Avec Sérgio Coragem, Cleo Diára, Jonathan Guilherme

Synopsis

Sergio voyage dans une métropole d’Afrique de l’Ouest pour travailler comme ingénieur environnemental sur la construction d’une route entre le désert et la forêt. Il se lie à deux habitants de la ville, Diara et Gui, dans une relation intime mais déséquilibrée. Il apprend bientôt qu’un ingénieur italien, affecté à la même mission que lui quelques mois auparavant, a mystérieusement disparu.

En bref
Tout se passe en Guinée Bissau, où Sergio, un ingénieur, doit valider ou non un projet de construction de route. Seulement pendant 3H30 on suit cet homme prêt à tout pour vivre libre. Il est jeune, célibataire, blanc aux yeux clairs et plonge dans les nuits africaines de ce pays à la fois pauvre, à la fois riche et à la fois ouvert sur le Monde.

Le rire et le couteau est un titre Katébien.
C’est à dire poétique, profond et politique. Or le film est tout sauf poétique, même s’il se veut profond parce que l’on est la plupart du film dans une Guinée Bissau rurale, proche des gens, mais la profondeur n’a rien à voir avec des séquences en pirogue ou des échanges avec des locaux. Le politique, peut être par instant, quand dans une réception des femmes, surtout, parlent du colonialisme. Le film, dans son ensemble, navigue entre voyeurisme et sexualisation.

Le regard colonial

Pendant 3H30 nous suivons cet ingénieur, très propre sur lieu, qui arrive plein d’envie de vivre l’aventure et qui n’hésite pas à fréquenter les bas fonds et en même temps les nantis. Diara lui dira d’ailleurs “on vous voit partout, et vous venez d’arriver … vous sentez l’aéroport” à quoi Sergio répond “Je suis venu en voiture (depuis Lisbonne)”. Le réalisateur nous a mené un peu en bateau avec l’introduction du film où l’on voit Sergio en voiture traverser le désert sur la magnifique chanson du groupe marocain Nass el Ghiwane. Sergio est open à tout ! Une fois à destination, nous découvrons son statut social qui ne colle absolument pas avec son envie d’aventurier libéré. Vers la fin du film, Il est présenté comme un justicier car il n’est pas achetable. Quand Biague, un homme politique, jeune et beau propose à Sergio de l’acheter pour qu’il donne son verdict plus vite, Sergio refuse. Dans ce refus, on comprend que le travail doit être fait à la façon de Sergio, naïvement idéaliste mais surtout en respectant ses propres méthodes, c’est à dire : paraitre généreux, écouter les locaux, faire son enquête pour donner son avis. Il a la capacité de s’approcher des gens avec aisance, de les côtoyer avec humanité et pense pouvoir tout comprendre. L’Afrique ne lui ouvre pas les bras, elle le fascine certes mais elle le rend malade à chaque fois qu’il avance d’un pas. Il se comporte comme s’il était chez lui, à l’aise partout et ne fait que frôler le réel des gens. Sergio refuse de se comporter comme les ouvriers blancs qui travaillent sur le chantier commencé, impolis avec les noirs et qui ont un rapport de dominant-dominé. Sergio est à la fois naïf et à la fois semblable aux autres blancs mais il se pense différent dans sa détermination à bien faire. Car Sergio a besoin de l’Afrique pour se sentir vivant.

L’aventurier

Dans une Afrique reculée, Sergio approche les habitants des marais qui cultivent le riz et qui ne l’accueillent que parce qu’il fait l’effort de se déplacer vers eux pour son travail. Il se promène dans ces lieux comme s’il était chez lui et c’est là que l’Afrique lui montre qu’elle se mérite. Il tombe malade pour la deuxième fois et est ramené à sa chambre d’hôtel de justesse. Pourtant il a cru qu’il pouvait résoudre les soucis d’approvisionnement d’eau, des déplacements, en écoutant les uns et les autres. Plus tôt dans un autre endroit reculé, Sergio reste avec la population vérifier l’accès à l’eau alors que d’autres personnes blanches d’une ONG vérifient l’utilisation par les locaux des latrines construites grâce à des dons. Plusieurs séquences du film montrent la relation des occidentaux avec les locaux, ils vivent dans des mondes différents et parfois se croisent chacun sachant exactement son statut. Sergio lui ne sait plus exactement où il en est, attiré par l’aventure, la sexualité des queers qu’ils fréquentent et son travail d’ingénieur.

La liberté sexuelle

Diara est une belle femme guinéenne très rusée, prête à tout et qui n’a pas froid aux yeux. Elle suinte la liberté et fascine de suite Sergio. Elle est à la fois brutale, un peu sauvage et n’a pas peur des risques. C’est une femme méconnaissable tant elle change de perruques. La seule manière de la reconnaitre est ce piercing original qu’elle a sur le haut du nez et qui la démarque de toutes les autres femmes. Sergio est quasi à ses pieds dés qu’il la croise. Il ne va pourtant jamais la posséder comme il le souhaite. Car c’est Diara qui va au contraire imposer sa loi et lui montrer jusqu’où sa liberté sexuelle peut aller. Cette scène torride de plan à trois est osée, dérangeante car elle dure longtemps, filmée très prés des corps et en gros plans. Au lieu de corriger le regard colonialiste sur l’Afrique et se détacher de tout ce qui a l’habitude d’être dit ou fait dans le cinéma, Pedro Pinho, au contraire, pousse plus loin cette sexualisation du corps noir. Certes Sergio est soumis au désir de Diara, mais cette séquence nous montre bien à quel point le regard porté sur le corps noir est sexualisation. Diara est un personnage, un symbole de liberté, d’intransigeance et d’effronterie. Le réalisateur, à travers cette séquence très pornographique, condamne son personnage à n’être rien d’autre qu’une femme attirée par tout autre chose que les sentiments. Car ce que semblait lui proposer naïvement Sergio correspond peut-être à ce que nous avons l’habitude de voir : un homme blanc, beau, intelligent, naïf qui désire posséder cette jeune noire par fascination. La seule liberté de Diara, à disposer de son corps dans un plan à trois, participe à tous les fantasmes coloniaux. Il n’y a pas de transgression.

Les relations humaines

Sergio, nous surprend dés le début : il est attirée par une femme puis par un homme, on a du mal à le suivre. L’échange avec Gui, un transexuel, nous renseigne sur la personnalité de Sergio plus que sur celle de Gui. Il met les mots sur les relations humaines et amoureuses entre blancs et noirs. Il va dire tout haut ce qui traverse Sergio comme le fera aussi Diara. Pourtant à aucun moment Sergio ne va valider. Il se pense différent et a besoin de le prouver. Il est accepté par cette petite communauté LGBT au coeur de Bissau, et que fréquente également Diara. Sergio est à l’aise auprès d’eux et les considère assez vite comme ses amis. Il sera pourtant tout le temps remis à sa place par Diara qui refuse de tout lui céder, quand il veut les accompagner après leur soirée. La limite est toute trouvée par Diara et on saura plus tard pourquoi quand elle va lui proposer un plan à trois alors qu’il la veut exclusivement pour lui. Il pense arriver à se faire aimer, quand derrière son dos tout autre chose se manigance.

Ce film est à la fois naïf et colporte des images coloniales presque involontairement tant l’inconscient collectif est encore englué dans ces représentations. Avec toute la bonne volonté, la qualité esthétique des images, le jeu d’acteur, la musique, le film est décevant.

R.B.E

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