Interprétation : Yorgo Voyagis, Mohammed Lakhdar-Hamina, Leila Shenna, Cheikh Nourredine, François Maistre; Titre français : Chronique des années de braise Titre original : وقائع سنين الجمر, Waqa’i’ sinine el-djamr Réalisation : Mohammed Lakhdar-Hamina Assistant réalisateur : Abderrahmane Bouguermouh Scénario et dialogues : Tewfik Farès, Mohammed Lakhdar-Hamina et Rachid Boudjedra Dialogues : Tewfik Farès Photographie : Marcello Gatti Montage : Mario Serandrei Musique : Philippe Arthuys Production : Ruggero Deodato
Synopsis
Le film est composé en 6 chapitres : Les Années de Cendre, Les Années de Braise, Les Années de Feu, L’Année de la Charrette, L’Année de la Charge et Le 1er novembre 1954. Algérie, au début de la Seconde Guerre mondiale. Ahmad, paysan dans un petit village, vit dans la misère avec sa femme et son fils. Il tente de faire face à la sècheresse, à l’expropriation mais aussi à l’occupation française. Beaucoup de ses compatriotes mettent sur le même plan la France, Hitler ou les Américains. Pour eux, il faut entrer en résistance.
La restauration du film
Grâce à la Film Fondation dirigée par Scorsese, nous pouvons apprécier quelques films choisis par lui-même et ses partenaires (la FEPACI, l’ UNESCO, Cineteca di Bologna) pour que demeure la magie de ces petits bijoux. Le film sur Nass El Ghiwane “Transe” a été le premier à bénéficier de cette restauration avec une projection à Cannes. Depuis lors, chaque film restauré est projeté à Cannes et peut rencontrer un public disparate. Cette mise en lumière est importante pour ces films souvent oubliés alors qu’ils sont essentiels tant au niveau culturel qu’au niveau histoire du cinéma. Pour rappel le film a obtenu la palme d’or en 1975 avec Jeanne Moreau comme présidente du jury. Martin Scorsese, cette année là concourait également avec son film Alice Doesn’t Live Here Anymore (Alice n’est plus ici).
Le fond du film
Le film date de 1975 et raconte sur plusieurs volets une certaine chronique de la colonisation. Lakhdar Hamina met en scène d’une main de maitre ce qu’était la colonisation : c’est à dire des humiliations répétées, l’asservissement d’un peuple, l’appauvrissement, les privations sans oublier la collaboration d’une élite algérienne. Les protagonistes du film sont nombreux et chaque personnage a son importance pour mener jusqu’au bout ces 3H de film. La première chronique, de Cendre, est traitée d’une façon très documentaire, les scènes se déroulent dans un village du sud algérien, les villageois sont de plus en plus inquiets par le manque d’eau et les tensions entre eux sont de plus en plus vives. Ce premier volet est crucial pour comprendre comment la résistance naît dans l’esprit des algériens. Le héros du film Ahmed prend conscience de la situation en subissant de nombreuses humiliations. La dignité de Ahmed et des autres hommes est mis à mal par le colon mais aussi par les élites algériennes qui profitent de ce système mis en place par le colonisateur.
L’éveil
Ahmed et les autres hommes du village vont prendre conscience que le manque d’eau n’est pas uniquement une fatalité, il s’agit d’un assèchement dû à un barrage construit par les colons. A partir de ce moment, la résistance se met en place. Le film montre bien la différence entre la sécheresse des terres des villageois et l’abondance des terres que gèrent les colons un peu plus haut. Les villageois comprennent qu’ils n’ont plus le choix. Des figures politiques entrent en contact avec eux et l’on assiste à l’organisation de cette résistance dans le secret. S’il y a un reproche à faire à ce film c’est la naïveté des protagonistes. On voit bien que Ahmed et ses proches même si la douleur et la colère les rongent, se comportent d’une façon disproportionnée quant à l’ampleur des humiliations qu’ils subissent. Le message qui est transmis est que la résistance démarre toujours avec peu et que la volonté est plus forte que les moyens pour mener cette résistance.
Après la résistance, la lutte
La résistance s’installe, il est de plus en plus claire pour les villageois qu’il faut se défendre, qu’il ne faut plus se laisser humilier et que leur condition de vie il la doivent aussi aux notables indigènes. Ce film montre bien que la colonisation est également le fait des responsables religieux et des notables du pays. Lakhdar Hamina s’inspire ici certainement de Kateb Yacine qui a mis en scène, dans son théâtre avec ironie et humour, ces notables qu’ils soient religieux ou administratifs locaux proches du pouvoir colonial. La résistance ne peut pas se faire par le biais des urnes, elle doit être armée. C’est dit clairement dans ce film par Larbi, qui nous remémore les évènements du 8 mai 45. Il est vrai que cette date est charnière pour le début de la lutte armée. Le film utilise des images d’archives de la guerre contre l’Allemagne où de nombreux algériens sont morts pour la France, puis le retour de certains le 8 mai 45 où ils font face aux exactions de la France sur leurs frères et soeurs : des milliers de morts pour que la France maintienne son pouvoir. Ahmed revient seul chez lui, en habit militaire et constate qu’en plus d’avoir été humilié, engagé de force il retrouve un village vide ! C’est la lutte qui va commencer dans le maquis.
L’héritage théâtral
Le réalisateur en plus d’être le scénariste, et producteur du film il est également l’un des acteurs principaux. Il interprète Miloud, le sage fou, qui ne parle que par rimes et qui est clairvoyant. C’est Miloud qui mène les personnages face à leur destinée, il les devance, les suit allant jusqu’à prendre en charge le dernier enfant d’Ahmed. Qui est Miloud ? Le narrateur de l’histoire certes, mais il est surtout l’héritier de tout un imaginaire maghrébin. Kateb Yacine, Abdekhader Alloula, et Tayeb Sidiki, organisent leur mise en scène en puisant dans la culture de la Halka, le théâtre populaire du Maghreb. Miloud nous rappelle Jha, le fou à la fois solitaire, à la fois en contact direct avec sa société. Les références dans ce film ne manquent pas. Et si Miloud mène et malmène les autres personnages, il pleure, au fur et à mesure de l’avancée de la Chronique des années de braises, de ce qu’ils vivent. La symbolique de cet enfant que Miloud le fou, élève parce que sa mère est morte et que son père, Ahmed, le lui confie, nous rappelle la symbolique Nedjma de Kateb Yacine qui représente l’Algérie elle-même. Cet enfant élevé par un fou, est ce pays qui naît tant bien que mal et qui résiste malgré les maladies, les humiliations et les privations pour vivre grâce à un vagabond clairvoyant. Ce sont les injustices, le pouvoir des colons et des notables qui ont souvent été représentés dans le théâtre populaire et présents dans l’inconscient collectif qui sont traités dans ce film.
A voir ou à revoir jusqu’à fin septembre dans les salles !
R.B.E

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